Le Sahih de Bukhârî en tant qu'ouvrage de théologie

 

       LSahîh de Bukhârî, à côté de hadiths fonctionnant comme paradigmes de comportement, d'éthique, ou fondant des règles de droit comprend aussi bien des hadiths "mystiques" (le long hadith sur l'Ascension du Prophète ou celui sur la vocation du Prophète), des hadiths étiologiques (qui expliquent l'origine de tel au tel usage, par exemple la justification du vendredi comme jour de la grande prière), et des hadiths que nous appellerons des hadiths recteurs, parce qu'ils impliquent une réflexion sur la finalité des actes humains.

C'est, en effet, le problème du sens de nos actes qui est posé par le Sahîh dans son ensemble. Le Sahîh a voulu éviter un double danger:

  1. Nos actes risquent d'être lettres mortes, s'ils ne sont que des actes nus, s'ils ne sont pas vivifiés par une instance supérieure, c'est-à-dire par notre relation à Dieu.

  2. Mais d'un autre côté, la relation à Dieu ne peut être purement abstraite, elle a elle-même besoin de s'exprimer dans le vécu, dans le tissu de la vie quotidienne individuelle et de la cité, sinon elle risquerait d'être vidée de toute substance.

Voici quelques-uns de ces hadiths recteurs où transparaît la problématique du sens de nos actes:

(1) D'abord le hadith qui ouvre le recueil et qui lui donne son sens:
1.1.1: innamâ l-a'mâlu bi n-niyyâti ("les actes ne valent que par les intentions").

Les actes dont il s'agit ici ne sont pas seulement les actes cultuels, qui, pour être valables aux yeux de Dieu, doivent être validés par la niyya, la pureté de l'intention, mais bien l'ensemble des actes humains dont la vie du Prophète forme le paradigme et qui sont rapportés dans la suite du recueil. Le court commentaire qui suit va d'ailleurs dans ce sens.

(2) le hadith qui ferme le recueil:
97.58.1:

kalimatâni habibatâni ilà r-Rahmâni, khafîfatâni 'alà l-lisâni, thaqîlatâni fi l-mîzâni: subhâna Llâhi

"Il y a deux mots aimés du Clément, légers pour la langue, et qui pèseront lourd dans la Balance: ce sont subhâna Llâhi (gloire à Dieu !)".

La solennité de ce hadith est soulignée par sa construction très particulière: trois segments rythmés et rimes (rimes en an).

Pour comprendre ce hadith, il faut garder à l'esprit que ce hadith conclut un recueil consacré à la vie, dont il nous a donné de multiples facettes de manière atomistique. Le sens de la vie est la louange à Dieu: subhâna Llâhi.

De plus, ce hadith se termine par une allusion au Jugement dernier: cela aussi est normal, car pour l'islam, c'est l'orientation eschatologique de la vie qui est le support du sens de la vie.

(3) 97.1.2. concerne les droits de Dieu sur l'homme (haqqu Llâhi 'alà l-'ibâdi ). En quoi consistent-ils ? : an ya'budûhu wa lâ yushrikû bihi shay'an ( à n'adorer que Dieu et à ne Lui associer rien ni personne).

Ce hadith fonde la doctrine des droits de Dieu dans l'islam. Le droit premier de Dieu sur l'homme, c'est celui d'être adoré par lui. Cette adoration, en théologie islamique, n'est pas seulement une adoration qui se matérialise dans les actes cultuels, mais inclut le respect d'un certain nombre de limitations que Dieu a introduit dans notre vie: les hudûd - c'est-à-dire les commandements interdictifs fondamentaux de l'islam liés à des peines dites de droit- et le respect des règles communautaires, les mu'âmalât. D'une certaine manière donc, les droits de l'homme sont inclus dans les droits de Dieu, qui sont premiers et prévalents.

 

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