Le monde mental du hadîth



Le monde mental du hadith


Le hadith est une composante absolument essentielle de la théologie islamique: que l'on soit en théologie "dogmatique", en mystique, en fiqh, chaque affirmation est fondée avec une régularité quasi automatique par des citations coraniques et des citations de hadiths. Le hadith, peut-être plus encore que le Coran, est la brique fondamentale de la théoologie et de la pensée islamiques. On trouvera donc non seulement des hadiths dans les recueils de hadiths, mais dans tout ouvrage à caractère religieux: théoologie spéculative (kalâm), mystique (tasawwuf), éthique et droit (fiqh), savoir-vivre (adab)... ).

 La littérature du hadith est absolument déconcertante et déroutante pour le lecteur occidental. Bien que touchant à tous les aspects de la vie, elle apparaît au premier abord avec l'aspect rébarbatif dune littérature très technique. Les hadiths sont classés par thèmes selon les grandes divisions du fiqh et à l'intérieur de chaque section par chapitres (bâb), sans que la logique des classements soit toujours évidente.) On a vu plus haut que les hadiths ne présentent pas la vie du Prophète dans son développement chronologique, naturel, historique, comme la Sîra par exemple. 

Chacun d'entre eux rapporte simplement un acte singulier du Prophète dans sa vie quotidienne ou cite une parole de lui. La vie du Prophète y est donc découpée en une myriade d'instants. LeMusnad d'Ibn Hanbal contient ainsi 29 000 hadiths, c-à-d 29 000 instants de la vie quotidienne du Prophète qui ont valeur paradigmatique pour la Communauté, chaque instant de la vie du Prophète même dans ses activités les plus humbles et les plus intimes (manger, aller au lit, relations sexuelles) a valeur paradigmatique, parce que pour l'islam, la vie du Prophète s'est passée en totale conformité avec la parole de Dieu et sa volonté. Chaque instant de la vie du Prophète pris un à un est donc un vivant commentaire de la Parole divine. Il est comme la cristallisation dans le domaine du visible et du charnel de la volonté immatérielle de Dieu et cependant transcrite dans son Livre.) Ce qui veut dire qu'il n y a pour l'homme ordinaire aucun acte naturel, fût-il le plus anodin: tout acte de la vie quotidienne doit être ordonné à la vie du Prophète, qui en est le modèle idéal, pour être agréé de Dieu.) On touche ici du doigt une réalité de l'histoire des religions.

 Pour l'homme religieux (homo religiosus) des civilisations pré-modernes, chaque instant a une potentialité religieuse, sacrale, à tel point que dans les sociétés les plus archaïques, il n y a même pas de terme pour désigner la religion, parce que la sphère du religieux et du profane s'y entrecroisent à  l'infini. Chaque activité a été inaugurée aux temps premiers par telle divinité, ou enseignée aux hommes par tel héros civilisateur à caractère divin.) On pourrait presque dire que la vie du Prophète ramène aux temps premiers. Le Prophète n'a-t-il pas dit dans son discours d'adieu: wa inna z-zamâna qadi stadâra ka hayâtihi yawma khalaqa Llâhu s-samawâti wa l-arda (" Le temps a terminé son cycle et est comme le jour où Dieu a créé  les cieux et la terre ") ? ( Ibn Hishâm, Sîra, vol. IV, p. 275 ). 

Le Prophète fixe le modèle archétypal des activités fondamentales de la vie, comme le héros civilisateur des religions archaïques. Il s'agit ainsi de rendre le lecteur et l'auditeur contemporain des temps inauguraux. En histoire des religions, le héros civilisateur se meut dans un espace primordial, mythique . C'est ce qui se passe dans la tradition islamique mutatis mutandis. La vie du Prophète y est sacralisée et mythologisée. Elle se meut dans un espace-temps flottant non localisé très vague. Il y a très peu de hadiths qui fournissent des indications historiques ou géographiques précises sur le déroulement de l'action prophétique. Ainsi le chapitre 4 de Bukhârî comporte-t-il 111 hadiths. Seuls 14 sur ces 111 hadiths font allusion, et encore de manière très vague, à une localisation historique ou géographique.

 

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