Généralités



La Sunna et le hadîth


La Sunna (encore appelée le hadith )   est un immense corpus littéraire qui s'est cristallisé au 3ème/9ème siècle après une longue période d'élaboration sur laquelle nous ne savons que peu de choses . Il est né de la nécessité historique de compléter le Coran ou de l'interpréter dans le cas où il était silencieux ou incomplet . Prenons l'exemple de la prière. Le Coran établit l'obligation générale de la prière (Coran 73.20, 20.14 etc.), sans cependant en donner la liturgie. C'est précisément à la Sunna qu' il revient de la donner: les formules à prononcer, les attitudes du corps, les ablutions, la préparation mentale (niyya).) Mais il n'y a pas de hadith qui nous indiquerait à lui tout seul la liturgie in extenso. On nous la fournit pour ainsi dire par bribes.

Un compagnon témoigne qu'il a vu le Prophète commencer la prière par telle ou telle formule (Bu 10.85.1), un autre qu'il la terminait par telle autre (Bu 10.149.2), qu'il élevait les mains à telle hauteur pendant l'invocation du début de la prière (Bu 10.85.1), qu'il procédait de telle manière à l'enchaînement de la prière (Bu 10.95.3), que pendant les ablutions il reniflait une, deux ou trois fois l'eau dans les narines (4.38.1).) Un hadith, c'est un témoignage ponctuel sur la vie du Prophète, ou sur l'une de ses paroles. C'est, en général, un texte fort bref de quelques lignes (3 à 10). Il y a des hadiths d'une page ou plus, mais ils sont extrêmement rares (cf plus loin 1.1.3a, 1.1.6).) Ce sont des unités textuelles minimales qui ressemblent par certains traits aux logia néo-testamentaires. 

Mais l'analogie a ses limites. Les logia sont relies entre eux par une trame chronologique. Les hadiths sont classés soit par affinités ou par sujets (c'est le genre musannaf), soit par traditeurs (c'est le genre musnad). Quand il y a une trame chronologique, on passe à un autre genre littéraire, la Sîra. La Sîra, c'est la biographie théologique du Prophète, tout comme un Evangile, c'est la biographie théologique de Jésus. Mais précisément pour l'islam, la Sîra n'est pas canonique. Elles n'est pas considérée comme source de la théologie, de l'éthique et du droit. Ce sont le Coran et la Sunna qui jouent ce rôle.

Autrement dit, et c'est là un premier sujet d'étonnement pour un Occidental de tradition chrétienne, ce n'est pas la vie du Prophète dans son ensemble, dans son déroulement historique qui est considérée comme paradigmatique et normative, mais chacun de ses instants pris individuellement, comme figé dans un plan photographique ou cinématographique. L'islam a une conception atomistique du temps . et c'est chaque atome de la vie du Prophète qui est pour le musulman paradigme et norme.

Alors qu'il n y a qu'un seul Coran, il y a plusieurs recueils canoniques de hadiths, qui se sont imposes petit à petit dans la communauté musulmane par consensus, puisqu'il n'y a pas d'autorité dogmatique centrale en islam comme dans le catholicisme.

Ces recueils sont au nombre de six pour le sunnisme et de quatre pour le chiisme. Alors que sunnisme et chiisme reconnaissent le même Coran, ils s'opposent sur des recueils de hadiths différents.) Ils se sont constitués au 9ème siècle. Il s'agit pour le sunnisme de:

* Bukhârî (m. 256/870): al-Djâmi` as-Sahîh (en abrégé Sahîh), 7397 hadiths dont 2762 différents ( il y a, en effet, de nombreux doublets).

* Muslim (m. 261/875): al-Djâmi` as-Sahîh, environ 4000 hadiths différents, beaucoup plus si on compte les doublets

* Abu Dâwûd (m. 275/889): Kitâb as-Sunan, 5273 hadiths

* Tirmidhî (m. 279:892): Kitâb al-Djâmi`, 3956 hadiths)

* Nasâ'i (m. 303/915): Kitâb as-Sunan, environ 2800 hadiths.

* Ibn Mâdja (m. 273/886): Kitab as-Sunan: 4341 hadiths.)

Ce dernier recueil eut le plus de mal à s'imposer, puisque, par exemple, Ibn Khaldûn (m. 808/1406) ne parle que de cinq livres et ne reconnaît donc pas les Sunan d'Ibn Mâdja.

D'autres recueils jouissent également dune très haute estime, et servent aussi de fondement au fiqh, notamment le Kitâb al-Muwatta' de Mâlik b. Anas (m. 179/795), manuel de l'école malékite, et le Musnad d'Ahmad b. Hanbal (m. 241/855), ouvrage de base de l'ecole hanbalite, qui est le plus volumineux de tous (28 000 à 29 000 hadiths). Le Musnad classe les hadiths par traditeurs. Il s'ouvre par la section des hadiths transmis par Abû Bakr, puis continue par celles des hadiths transmis par `Umar, `Uthman, `Ali, Talha b. `Ubayd Allah etc... Ce classement n'est guère pratique. Si on veut consulter des traditions sur des sujets particuliers, il faut lire des centaines de pages sans interêt particulier avant de trouver ce que l'on cherche. Aussi les Six Livres Canoniques sont-ils classés par sections (kitâb) qui correspondent aux grandes divisions du fiqh. Celui de Bukhârî en compte 97  (Voir liste plus bas ).

Tous ces ouvrages comme d'autres encore, notamment le Musnad de Dârimi, sont des recueils de traditions, les plus anciens du monde islamique qui nous soient parvenus. Le hadith s'y trouve pour ainsi dire à l'état brut. Le Kitâb al-Umm de Shâfi`î (m. le dernier jour de radjab 204 / 20 janvier 820), ouvrage de base de l'école chaféite, n'est plus un recueil de traditions, mais déjà un manuel de fiqh où les hadiths sont cités comme arguments dans des raisonnements juridiques ou théologiques. Quant à l'ecole hanéfite, son fondateur Abû Hanîfa na pas laissé d'ouvrage écrit.

Il est à noter qu'aucun des Six Livres Canoniques n'est le livre de référence privilégié d'un madhab (école théologico-juridique). Quant aux ouvrages qui le sont (le Musnad d'Ibn Hanbal et leKitâb al-Muwatta' d'Anas b. Mâlik), ils ne sont précisément pas canoniques.)

Ajoutons à cela que le genre littéraire du recueil de hadiths ne s'éteindra pas avec le 9ème s., il sera cultive tout au long de l'histoire de l'islam. Le 11ème s. verra notamment l'éclosion du volumineux (10 gros volumes) Kitâb as-Sunan de Bayhaqî (m. 458/1066).) Tous ces ouvrages fournissent la matière première de la charia, dont l'histoire est tout aussi mal connue que celle du hadith (5) .

 

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