Le tawhîd

 Tawhîd est souvent traduit par "monothéisme". Mais le terme arabe et le terme français ne se recouvrent pas.


Monothéisme vient du grec "monos theos' et signifie simplement "croyance en un seul Dieu".


Le terme arabe comporte une autre connotation. Il est le nom verbal de la 2ème forme de la racine WHD dont le sens fondamental est "être un, unique". La deuxième forme (comme le hiph'il hébreu) a un sens factitif et dynamique, et donne donc le sens d'"unifier". Le tawhîd, c'est donc l'unification, d'où l'un des noms de la théologie en islam: 'ilm at-tawhîd '("science de l'unification") . La théologie chrétienne est par contre appelée 'ilm al-lâhût,  "science de la Divinité".


Le Dieu unique


Voici ce que signifie que Dieu est unique selon Bayhaqî (né en 994):


(...)  Dieu dit (Coran 38.65); "Dis je ne suis qu'un avertisseur. Il n'y a de divinité que Dieu l'Unique, le Tout-Puissant ".(....) Abû Nasr b. Qatâda nous a transmis de Muhammad 'Abd Allâh b. Ahmad b. Sa'd al-Bazzâz al-Hâfiz, d'Abû 'Abd Allâh Muhammad b. Ibrâhîm al-Bûshakhdjî, de Yûsuf ben 'Addî, de Ghannâm b. 'Alî, de Hishâm b. Urwa, de son père, de 'Â'icha: "Le Prophète (...) a dit: " Il n' y a de dieu que Dieu l'Unique, le Tout-Puissant, Seigneur des cieux et de la terre et de ce qui se trouve entre eux. Il est l'Exalté, le Pardonneur"


(...) Al-Halîmî comprend ainsi la signification de  l'unité de Dieu:


Première hypothèse [sens quantitatif]: on peut comprendre qu'il n'y a rien d'éternel en dehors de Lui, ni aucune divinité en dehors de Lui, il s'ensuit qu'Il est unique parce qu'Il n'a pas de compagnon qui Lui confèrerait le statut de la pluralité et le priverait ainsi de Son caractère unique.


Deuxième hypothèse [sens qualitatif]: Il est unique que son essence n'admet pas la multiplicité [Il est unique en son genre ], ce qui indique qu'Il n'a pas de substance ni d'accident [au sens aristotélicien du terme]


Troisième hypothèse: être unique signifie qu'il est le pré-existant absolu (qadîm), en ce sens qu' Il est lié aux origines de manière absolue et antérieur à tout ce qui existe.


Dieu le Singulier (witr, l'impair, celui avec qui on ne peut pas former de paire) parce que s'il n'y a rien de pré-existant en dehors de Lui, Dieu ou non-Dieu, il ne convient à aucune des choses existantes de lui être conjointe et adorée conjointement avec lui, et de former avec lui unr paire. Bien au contraire, il est l'unique, le singulier (....)


Dieu le Seul Indispensable (al-kâfî): parce que, s'il n'a pas d'associé dans son caractère divin, il s'ensuit que tout ce qui est indispensable est en Lui, et donc qu'à Lui seul l'adoration est due, que vers Lui seul doit aller le désir, et que de Lui seul vient l'espoir. Le Livre y fait allusion : "Dieu ne suffit-Il point à son serviteur ?" (Coran 39.36). Nous en avons parlé dans la tradition des 99 noms. Abû 'Abd Allâh al-Hâfiz nous a transmis d'Anas:  " L'Envoyé de Dieu se couchait sur sa natte en disant: "Gloire à Dieu qui m'a donné à manger et à boire; il nous suffit et il nous a donné un abri. Combien n'ont rien ni personne qui leur suffise, combien n'ont point d'abri"


Le monothéisme: Révélation, ascèse et cheminement intérieur


Le monothéisme, au sens islamique du terme, n'est jamais un donné évident. il suppose une Révélation et une ascèse.


Révélation: si Abraham, dans le Coran (19.41-43) peut s'opposer au polythéisme de son père, c'est parce qu'il a reçu un savoir que son père n'a pas reçu, de la part de Dieu.: Cher père, j'ai reçu un savoir que tu n'as pas reçu. Suis-moi donc, je te guiderai en une voie droite.


Ascèse: le tawhîd est non seulement une croyance, mais une praxis individuelle et sociale. Il s'agit d'unifier Dieu non seulement en soi-même, mais également dans la société, autour de la Parole de Dieu.


Le monothéisme: cheminement intérieur


Le hanbalisme propose le cheminement suivant.


Le point de départ du tawhîd, c'est le tasdîq, acte de foi dans le message divin transmis par le Prophète. Puis, c'est le tafwîd, acte de confiance en Dieu: on s'en remet uniquement à Lui pour l'intelligence du ghayb, le Mystère de touches choses. De là, en usûl al-fiqh, le taqlîd ou esprit de fidélité à la Tradition, et en éthique, le taslîm, l'abandon total à la volonté de Dieu. Le but final est le tawhîd, non seulement reconnaissance de l'unité de Dieu, mais effort de tout l'être pour réaliser l'unité de son propre moi autour de Dieu, dans chacun de des actes, comme dans chacune de ses pensées, et porter ainsi un témoignage de l'unicité divine.

   

Ghazâlî (m. en 1111) définit ainsi le tawhîd, (Ihyâ, livre 4, ch.5 , p. 2494):


Le tawhîd, comporte quatre degrés. Le premier degré , c'est que l'homme dise par la langue "il n'y a pas de divinité si ce n'est Dieu"...  Le deuxième degré, c'est que le coeur ajoute foi à la formule proférée oralement... Le troisième degré, c'est de contempler par le moyen du dévoilement mystique, par l'intermédiaire de la lumière de la Vérité.. .Le quatrième degré, c'est de ne voir dans l'existence rien d'autre que le Dieu unique. L'on ne voit plus que l'Unique, on ne voit plus son propre moi."


Ce qui menace le tawhîd, c'est le chirkc-à-d, selon la définition unanime de la théologie islamique, le fait d'associer à Dieu quelque chose ou quelqu'un d'autre que Lui: "L'associationisme, c'est de mettre sur le même pied d'égalité que Dieu et d'adorer avec Lui quelque chose ou quelqu'un d'autre que Lui: une pierre, un arbre, un soleil, une lune, un prophète, un cheikh, une étoile, un ange..." (Dhahabî, Kitâb al-kabâ'ir, 14ème s.).


C'est ce que Dhahabî et d'autres appellent ach-chirk al-akbar, l'associationnisme majeur, par opposition, à l'associationnisme mineur (ach-chirk al-asghar), et  au riyâ' (agir par pure ostentation). L'associationnisme mineur est défini ainsi. C'est : "accomplir un acte prescrit par Dieu et son Envoyé en désirant autre chose que le visage de Dieu " (selon un hadîth rapporté par Abû Hurayra), autrement dit, ne pas diriger son flux mental entièrement sur Dieu, non seulement dans la prière, mais dans tout acte prescrit par Dieu.

Dans ce cas,  il n'y a pas rétribution de l'acte de la part de Dieu (thawâb), ou plus exactement Dieu annule (abtala) la rétribution des actes qui, extérieurement destinés à Lui, sont en fait accomplis dans un autre dessein. Cf ce hadith d'Abû Hurayra: "Plus d'un jeûneur n'a rien de son jeûne, sinon la faim et la soif...".

 

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