Introduction

 

 

 

La mystique musulmane est également appelée soufisme (ar. tasawwuf), de l'arabe sûf, qui signifie "laine", parce que les premiers soufis portaient un froc de laine.


L'islam quotidien


Quand on parle de mystique islamique, il faut se souvenir que l'islam fondamental présente déjà des traits mystiques accentués. Dans la prière canonique  (5 fois par jour), le musulman (c-à-d) "celui qui se donne entièrement à Dieu" vit dans l'humilité sa condition de créature et rend hommage à la seigneurie du Dieu unique. Les plus zélés y ajouteront la vigile nocturne (qiyâm al-layl), qui dure un tiers de la nuit. C'est ce que l'on appelle la prière davidique:

"La prière la plus agréable à Dieu, dit la tradition islamique, est celle que faisait David: il dormait la moitié de la nuit, priait le tiers de la nuit et dormait pendant le dernier sixième de la nuit".


Le jeûne du Ramadan peut se prolonger dans une observance ascétique encore plus marquée: les jeûnes surérogatoires (c-à-d facultatifs): jeûne de Achoura (qui correspond exactement à celui du Yom Kippour dans le judaïsme), dans le jeûne bi-hebdomadaire (le lundi et le jeudi da chaque semaine) et le jeûne de David (jeûner un jour sur deux). Il est interdit de jeûner de manière permanente.

La tradition islamique recommande au croyant de se retirer périodiquement dans les mosquée, c'est la retraite pieuse (i'tikâf).


Le Prophète

Mohammed, l'initiateur de l'islam, eut une vie riche en pratiques ascétiques et en expériences mystiques. Lui-même pratiqua la vigile nocturne (Coran 73). Avant sa vocation, il se retirait périodiquement dans une grotte du mont Hîrâ' pour y prier et jeûner.


Dans la vie du Prophète, il y a deux sommets mystiques: la Nuit du Destin (26 au 27 ramadan 610) et le Voyage Nocturne (en 621) suivi de son ascension à partir de l'esplanade du temple de Jérusalem. Durant la Nuit du Destin, Mohammed passa, comme dans toutes les vocations mystiques, par une expérience de souffrance et de mort suivi d'une régénération. "Ce fut le surgissement de l'aube (falaq as-subh), dira la Tradition", ou encore "le coeur de Mohammed fut circoncis par la foi".


Au ciel, le Prophète boit une coupe de lait, il est appelé Bien-Aimé de Dieu (habîb), il y reçoit le Coran (savoir exotérique) et un savoir ésotérique. Pour le chiisme, ce savoir ésotérique Mohammed le transmettra à Ali, qui le transmettra à son tour à ses successeurs.

 

Le Coran


Il y a aussi dans le Coran de nombreux versets qui incitent à une intériorisation de l'islam. Notamment Coran 22.38, à propos des sacrifices "Ce n'est pas la sang des victimes, c'est la piété qui monte à Dieu", et 2.263: "Une parole d'affection vaut mieux qu'une aumône qui blesse".


Les premiers mystiques


Il y eut déjà des tendances mystiques chez certains Compagnons du Prophète (musulmans de la première génération): Abû Dharr, Salman al-Fârisi,  Imrân ben Husayn Khuzâ'î (mort en 52/672),  Ali (cousin et gendre du Prophète) ou encore les Compagnons de l'Auvent ( pieux et pauvres musulmans qui logeaient à la mosquée du Prophète à Médine,  dans la cour sous un auvent)


Parmi la deuxième génération, il faut citer notamment:

Hasan al-Bas (21/643 - 110/728) : connu pour son insistance sur le scrupule religieux (wara') qui l'incitera à s'abstenir de toutes les oeuvres juridiquement douteuses et sur l'examen de conscience quotidien (muhâsaba).


Plus tard,

Rabî'a al-'Adawiyya (morte à Basra en 801 à l'âge de 81 ans), introduit dans la mystique musulmane la notion de l'amour (hubb) réciproque entre l'homme et Dieu (en se fondant sur Coran 5.54).


Al-Hallâdj (858-922): pour lui l'élan qui porte l'homme vers Dieu ne conduit pas à un simple contact (ittisâl) entre l'âme de l'homme et Dieu, mais une véritable inhabitation (hulûl); l'Esprit de Dieu habite, sans confusion de nature, l'âme purifiée du mystique. Cf. L'oeuvre de Louis Massignon sur Hallâdj.


Ghazâlî (1039 en Iran à 1111): longtemps professeur de théologie à Bagdad, il mena par la suite pendant 10 une vie de retraite religieuse à Jérusalem, à Médine et à La Mecque. Il a essayé d'insuffler par une mystique modérée un souffle nouveau dans un islam qui menaçait de s'ankyloser dans un pur formalisme juridique. Voir Henri Laoust, La politique de Ghazâlî.


Ibn 'Arabî (1165 à Murcie en Espagne à 1240 à Damas) fut le chantre du monisme existentiel. Pour lui, il n' y a qu'une seule réalité ontologique derrière toutes les manifestations de l'universel:

Mon cœur est capable de devenir toute les formes distinctes: il est le cloître du moine chrétien, un temple pour les idoles, une prairie pour les gazelles, la Ka'ba du pèlerin, les Tables de la Loi de Moïse, le Coran;;; Amour est mon credo; de quelque côté que se tournent mes chamelles, amour est toujours mon credo et ma foi.

Nombreuses œuvres traduites en français: voir bibliographie.


'Umar ibn al-Farid (né au Caire en 1181, mort en 1235) a mené toute sa vie en ermite sur les falaises cairotes du Muqattam où son tombeau est vénéré. Surnommé le Sultan des Amoureux (de Dieu), son œuvre la plus célèbre est L'éloge du Vin, qui chante l'ivresse mystique.

 

Nous avons tous bu à la mémoire du Bien-Aimé (Dieu) un vin qui nous a enivrés avant la création de la vigne…


Jalâl ad-dîn Rûmî, fondateur de l'ordre des derviches tourneurs, qui médite sur Dieu par la danse. Son œuvre majeure est le Mathnâwî, immense somme poétique de 47.000 vers.

Parmi les chiites, citons surtout Sohravardî.

La vie mystique


Les soufis étaient des hommes et des femmes très pieux qui s'attachaient à respecter la lettre de la Loi jusque dans les moindres détails, priaient et jeûnaient constamment, faisaient continuellement mémoire de Dieu (dhikr), et s'en tenaient strictement au Coran et à la Sunna (la Tradition prophétique).

Malgré l'exemple du Prophète qui était marié, malgré les exhortations de celui-ci à la création de familles, (voir ici ) il régnaient chez ces premiers ascètes de l'islam une préférence pour le célibat. Cependant la règle générale était le refus du célibat. Ahmad-i Jam avait 42 enfants et 'Abd al-Qâdir al-Djîlânî 49 fils.

Les soufis vivaient dans la pauvreté. Pour eux le plus grand bonheur était de vivre libre de tout attachement mondain ("libre de tout, sauf de Dieu", dira Ghazâlî), même s'ils n'avaient qu'une tuile comme coussin pour dormir, ou une simple natte, à moins qu'ils ne préfèrassent dormir assis ou même renoncer à tout sommeil (voir le Livre de la Pauvreté et du Renoncement de Ghazâlî). (sur le renoncement dans l'hindouisme, voir ici et ici)

 

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