La mystique de Ghazâlî

 

 

Ghazâlî fait déjà état de ses préoccupations mystiques dans le Mîzân al-'amal ("Le critère de l'action"). Il y parle de sa vocation mystique personnelle

Cherchant une méthode, il demanda conseil auprès d'un maître soufi resté anonyme. Ce directeur de conscience lui conseilla la récitation assidue du Coran (qirâ'a) et de couper toutes les attaches avec le monde, parents, enfants, fortune, patrie, science et carrière, de s'isoler ensuite dans un coin retiré (zâwiya), pour s'y consacrer aux pratiques rituelles d'obligation stricte (farâ'id) et aux pratiques surérogatoires (rawâtib) pour concentrer constamment sa pensée sur Dieu, en mentionnant son nom (dhikr), dans l'attente de cette illumination intérieure (futûh) que Dieu accorde à ses saints.

Dans son oeuvre maîtresse, l'Ihyâ' 'ulûm ad-dîn, Ghazâlî prolonge ces idées.


Les exercices spirituels du soufi sont d'abord ceux que la Loi prescrit, et ensuite les oeuvres surérogatoires (nawâfil).

Il convient de réciter assidûment le Coran. Cette récitation obéit à des règles précises, concernant les dispositions tant intérieures qu'extérieures de l'adepte.

La récitation fréquente des noms de Dieu (dhikr) doit développer en l'homme l'amour de Dieu et le détacher progressivement des choses de ce monde. Elle est souvent faite en commun et chantée (samâ', oratorio spirituel).


Un long chapitre est dévolu aux règles de bienséance qu'il convient de suivre lorsqu'on a choisi une vie de retraite religieuse, mais elles n'impliquent pas nécessairement pour autant une vie hors du monde. Elles consistent plus dans le refus d'une contamination par le monde. La retraite ainsi comprise exige toujours l'intention (la niyya), la science, les oeuvres, la méditation. elle exige aussi que l'on sache se contenter de peu, limiter les visites que l'on reçoit ou que l'on fait, que l'on soit capable de supporter ses voisins, et que l'on sache faire aussi le choix d'un compagnon vertueux ou d'une épouse vertueuse, car le célibat n'est nullement nécessaire à une vie de retraite religieuse.


Vivre dans la retraite religieuse, c'est avant tout renoncer à toute convoitise et songer souvent à la mort. Tous ceux qui se consacrent ainsi au service de Dieu meurent en martyrs. Des deux djihad, le plus méritoire est celui qui consiste à dompter ses passions pour ne songer qu'à Dieu, ou tout au moins à mettre ses passions au service de Dieu seul.


La vie de retraite religieuse est pour l'adepte une vie de lutte avec soi-même (mudjâhada), et est un entraînement spirituel (riyâda) sous la direction du maître.


Dans la voie mystique, le mouride devra tout d'abord écarter les voiles qui séparent la créature de son créateur: la richesse, les honneurs, le conformisme qui pourrait le lier à une école théologique déterminée (il faut fuir les disputes d'école).


Il faut aussi fuir la désobéissance à Dieu en faisant acte de repentance, "car se repentir est aussi indispensable que de connaître l'arabe pour saisir les mystères du Coran".


Le mouride devra avoir un maître ou un directeur de conscience (murchid) qui le guidera et auquel il obéira sans discussion.


La forteresse dans laquelle le mouride doit s'enfermer est défendue par quatre murailles:

1) le jeûne et la faim dont les effets sont particulièrement salutaires

2) les vigiles, car la nuit est plus propice que le jour à la concentration de l'âme,

3) le silence que le novice s'imposera pour ne prononcer que les paroles strictement nécessaires [sur l'éthique de la parole dans le bouddhisme, voir le chemin octuple] 

4) la retraite spirituelle où le novice sera seul avec lui-même.


Après s'être progressivement détaché du monde, le novice pourra ensuite se retirer dans un couvent (zâwiya) où il mentionnera et glorifiera constamment le nom de Dieu, mais où il restera toujours sous la surveillance du maître qui lui sert de directeur de conscience. A ce directeur de conscience incombe le devoir de l'observer, de le suivre et de le conseiller. Il pourra l'engager sur la voie de la méditation ou au contraire le ramener à la foi élémentaire et aux pratiques extérieures de la religion.


La vie sexuelle du soufi (extrait du Livre de la pauvreté et du renoncement):


" Certains sont d'opinion que cela n'a pas de sens de parler de renoncement en matière de relations sexuelles ni, au contraire, de parler de leur fréquence. Sahl b. 'Abd Allâh est de cet avis : Les femmes ont été rendues attrayantes pour le maître des renonçants, comment pourrai-t-on alors renoncer à elles ? . Ibn 'Uyayna rejoint cette position: Parmi les Compagnons, le plus grands renonçant fut 'Alî b. Abî Tâlib. Il avait quatre épouses et plus de dix concubines. L'opinion juste en la matière est celle que professe Abû Sulaymân ad-Dârimî: Tout ce qui nous distrait de Dieu: famille, biens, enfants est une calamité. La femme peut nous distraire de Dieu.

La vérité en ce domaine peut se percevoir Si on se rend compte que le célibat peut être préférable dans certains états mystiques, comme nous l'avons exposé dans le Livre du mariage . Se détourner du mariage fera dan ce cas partie du renoncement. Mais là où le mariage est préférable pour repousser des passions qui pourraient être irrépressibles, il est un devoir, comment dans ce cas pourrait-il faire partie du renoncement ? Même s'il n' y a pas de dommage à y renoncer ni à le pratiquer, Dârimî renonça cependant au mariage pour se prémunir de tout penchant vers les femmes et de toute familiarité avec elles, dans la mesure où cela le distrairait de faire mémoire de Dieu. En conséquence, s'en détourner ressort du renoncement. Mais si l'adepte s'aperçoit que la femme ne le distrait pas de faire mémoire de Dieu et si cependant il renonce au mariage pour éviter la jouissance du regard et toute relation sexuelle, il ne s'agit absolument pas de renoncement, car la progéniture est désirable pour la survie de l'espèce et l'accroissement de la communauté de Muhammad fait partie des actions pieuses.

La jouissance qui affecte l'homme quand il s'agit des nécessités de l'existence ne lui est pas dommageable, vu qu'elle ne constitue pas dans ce cas un but et une fin en soi. C'est comme si on cessait de manger du pain et de boire de l'eau pour éviter le plaisir de manger et de boire; il ne s'agit en rien de renoncement. Car renoncer à de telles choses c'est porter atteinte à l'intégrité du corps. De même renoncer à toute relation sexuelle c'est interrompre la lignée des générations.

Il n'est donc pas permis de renoncer a toute relation sexuelle pour le simple raison que l'on désire renoncer à la jouissance qui y est inhérente, sans préjudice d'autres dommages. C'est là ce que voulait sans doute dire Sahl. C'est pour cela que l'Envoyé de Dieu eut une vie sexuelle.

Si cela est établi, celui dont la situation est celle de l'Envoyé de Dieu, en ce sens que la pluralité des femmes ne le distrait en rien de Dieu, ni le fait qu'il se préoccupe de leur bien-être et de leur subsistance, il serait absurde qu'il renonce à elles, par simple crainte de jouissance en matière de relations sexuelles et de regard. Pourquoi s'imaginerait-on qu'il en aille autrement pour d'autres que les prophètes et les saints ? Mais quant à la majorité des hommes, la pluralité des femmes les distrait de Dieu. Il convient donc d'abandonner le principe du mariage, si celui-ci distrait de Dieu. Mais s'il n'est pas distrait de Dieu par le mariage pas et qu'il craint que ce soit la pluralité des femmes qui le distraie de Dieu, ainsi que la beauté féminine, qu'il en épouse une seule, qui ne soit pas belle et qu'il satisfasse ainsi son penchant dans ce domaine.